Le rythme de la naissance
Par Virginie Paris et Aline Schoentje, avec un coup de pouce de l’IA
“Madame, le travail n’avance pas. On va vous donner un petit coup de pouce.” Voilà ce qu’on vous a peut-être annoncé après un énième toucher vaginal, pas toujours confortable. Mais que veut dire vraiment “ce travail qui n’avance pas”? Et les touchers vaginaux à répétition sont-ils vraiment la solution? Pourquoi on ne s’intéresserait qu’à des centimètres et pas à tout ce qu’il y a autour?
Origines d’une pratique “centrée col de l’utérus”
Historiquement, le col de l’utérus est devenu un repère central de l’accouchement, à tel point que la progression du travail a longtemps été définie en centimètres de dilatation, et le suivi s’est structuré autour de graphiques, courbes et chronomètres. Cette approche a conduit à systématiser le recours au toucher vaginal toutes les 1 à 2 heures dans de nombreuses maternités et utiliser le “partogramme” pour systématiser des interventions.
Pourtant cette vision “mécaniste”de la naissance, où l’on découpe la femme en “col”, “utérus”, “bébé”, occulte la nature holistique et individuelle d’une naissance physiologique.
Repenser le rythme de la naissance
Il y a tellement de variables qui influencent le rythme des contractions, l’ouverture du col ou encore la descente et la position du bébé dans le bassin. Une naissance est rarement un processus linéaire uniformément accéléré. Tantôt ça ralentit, tantôt ça s’arrête même, pour repartir plus tard. C’est ce qu’on appelle des plateaux physiologiques. Et tant que maman et bébé vont bien, on peut se laisser du temps.
Qu’est-ce qui peut donc entraîner ces fameux plateaux physiologiques? La maman peut être fatiguée. Elle a peut-être oublié de manger (hypoglycémie) ou de boire (déshydratation) depuis longtemps. Ou elle est traversée par de fortes émotions, des peurs, des appréhensions. Pensons au bébé aussi. Est-il bien positionné dans le bassin de sa maman? Sa tête est-elle bien fléchie? Et enfin, l’environnement est-il toujours approprié? La maman a-t-elle confiance dans les personnes qui l’accompagnent? Comment sont les relations dans le couple? A-t-elle dû changer de lieu? Bref, ces plateaux peuvent être vus comme un mécanisme d’autorégulation de la dyade mère-bébé. Dans 80 à 90 % des cas, ils se résolvent spontanément et mènent à une naissance physiologique sans complications.
Repenser l’évaluation du travail
Et si on envisageait donc une approche différente : en lieu et place des examens systématiques et des dessins de courbes, on pourrait encourager l’observation attentive de la femme, l’écoute de son corps, et la valorisation des signaux extérieurs, comme sa posture, son comportement, le rythme des contractions, son ressenti, ses expressions corporelles, tout autant, voire plus que la seule dilatation cervicale. Pour percevoir toutes ces indications subtiles, rien de tel qu’une auxiliaire de naissance (comme une sage-femme) qui connaît bien la femme depuis toute la grossesse, qui a appris à connaître ce couple (si elle est en couple) et qui reste à ses côtés tout au long du travail.
L’idée est de revaloriser la femme comme experte de son corps et de son travail. Le toucher vaginal ne doit plus être un automatisme : il peut être proposé, mais c’est la femme qui choisit, avec consentement et information. Même le fameux partogramme qui impose de progresser d’un centimètre par heure est désormais dépassé. L’OMS propose un Guide de soin du travail (Labor Care Guide ou LCG), approuvé par la Fédération internationale des Gynécologues Obstétriciens).
Adopter cette vision, c’est redonner à la naissance sa dimension humaine, multiple, imprévisible, et respectueuse du corps de la femme, tout en restant vigilante à sa santé et à celle de son bébé.
Les limites du toucher vaginal de routine
- Pas de corrélation fiable avec la progression : l’ouverture du col au moment d’un examen ne prédit ni la vitesse, ni la qualité de la suite du travail. En d’autres termes, un col “en retard” n’indique pas nécessairement un problème, tout comme un col “rapide” ne garantit pas que la naissance avance bien.
- Grande subjectivité : la perception de la dilatation par le/la soignant·e varie beaucoup. En d’autres termes, la précision de l’examen entre deux intervenant·e·s différents peut être inférieure à 50 %.
- Inconfort, voire traumatisme : pour certaines femmes, le TV peut être perçu comme intrusif, douloureux, déstabilisant, voire revivre des violences passées.
- Effets indésirables possibles : risque d’infection, rupture prématurée des membranes, ou, au minimum, sentiment d’intrusion et d’objet de mesure, plutôt que sujet de l’accouchement.
Implications concrètes : un soin plus respectueux, centré sur la femme
Voici ce que cela implique,pour les futurs parents et les sages-femmes / soignants :
- Avant l’accouchement : discuter ouvertement de la question des TV — pourquoi, quand, et surtout, si c’est vraiment nécessaire. Être informées que vous pouvez refuser les TV «de routine», demander des explications, ou demander des intervalles plus longs entre examens.
- Pendant le travail : privilégier l’observation — posture, comportement, rythme — plutôt que de viser des chiffres précis. Respecter le rythme du corps, accepter les ralentissements, sans pousser systématiquement à l’intervention.
- Pour les soignants : modifier le langage, moins parler en centimètres, en chiffres, en protocoles ; plus en démarches, en accompagnement, en écoute. Considérer la femme comme actrice, pas comme «col + utérus + bébé».
- Promouvoir des pratiques guidées par le consentement, la bienveillance, la confiance, plutôt que par des habitudes protocolaires, et adopter des outils comme le LCG de l’OMS quand les conditions le permettent.